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Les 20 ans de JMP-France

Prédication pour les 20 ans de la JMP France, 19 octobre 2008, à Saint Thomas
Texte : 1 Corinthiens 12/12-27 par Elisabeth Parmentier

 

Chères sœurs et chers frères en Christ,

En cette heure de festivité, je ne résiste pas au plaisir de commencer par une anecdote qui pourra exprimer en une phrase tout le chemin parcouru par la prière des femmes depuis le siècle dernier. Un missionnaire, à qui on demandait pourquoi il s’obstinait à aller toujours au cercle de prière des femmes de sa paroisse, répondit : « Parce qu’on ne sait jamais ce que les femmes pourraient avoir l’idée de demander à Dieu si on les laissait seules » !

Oui, que pourraient bien demander les femmes si on les laissait prier seules ? Peut-être des choses dangereuses, peut-être la paix et la justice, peut-être du travail ; du pain pour leurs enfants. Ou pire : peut-être des dons de l’Esprit, des places dans les instances décisionnelles de l’Eglise, peut-être même l’unité de l’Eglise ?!!

Aujourd’hui les femmes ne sont plus seules à la JMP, et leur engagement a convaincu leurs Eglises. Nous ne sommes pas là pour crier victoire, mais pour rendre grâce à Dieu d’avoir écouté la prière des femmes depuis l’aube des siècles. Mais c’est aussi l’occasion de nous laisser réinterroger critiquement par la parole de Dieu qui fonde notre prière commune.
Vous avez choisi un témoignage de l’apôtre Paul, dans sa lettre aux Corinthiens où il explique à la fois la force, la tâche et les égarements possibles de l’Eglise chrétienne. Vous avez bien choisi car cet apôtre ne va pas nous laisser prier l’esprit tranquille ! Avec sa belle image du corps et des membres, mine de rien, il va nous mettre réellement à l’épreuve ! Je m’en approcherai en cinq étapes, où chaque fois Paul corrigera lui-même des interprétations trop superficielles.

* 1ère étape : L’image du corps et des membres est d’une simplicité si évidente qu’elle semble s’appliquer à merveille à la JMP. A l’image d’un organisme vivant, patiemment les femmes ont tissé des relations vivantes entre tous les continents. Elles ont valorisé les initiatives locales, adaptées au contexte, nées dans un lieu et pourtant orientées au service du mouvement tout entier.

Je ne parlerai pas de l’histoire, que vous avez commémorée ces jours-ci. Mais disons l’audace et la difficulté de la JMP, notamment dans les temps de crise : un pays peut-il être porte-parole d’un autre s’ils ont été divisés par la guerre ? Les femmes pourraient-elles être loyales les unes envers les autres alors que leurs maris se combattent ? La confession du péché serait-elle valable pour toutes, alors que certains pays sont coupables du mal commis ? Entre pays aisés et pays pauvres, la peur d’un côté et la rancune de l’autre ne sont-elles pas insurmontables ? 
Prier ensemble, en dépit des frontières de confession, de culture, de classe et de race peut relever de l’impossible !

Un simple corps pourvu de membres n’y résisterait pas. Pourquoi la prière des femmes a-t-elle survécu ? Comment l’Eglise a-t-elle continué d’exister ? Parce que le corps dont il est question ici n’est pas simplement un symbole, une belle image de la riche diversité ! A une image trop facile, Paul apporte immédiatement le correctif majeur ! « Vous êtes le corps…du Christ ».

* 2è étape : Pourquoi la précision « corps du Christ » change-t-elle tout ? Car cette image du corps et des membres n’était pas originale en son temps. Elle était fort utilisée dans l’Antiquité, mais pour dire le contraire de l’intention de Paul ! Par exemple, le consul romain Agrippa Lanatus s’en servit au moment d’une révolte de la plèbe de Rome contre l’aristocratie, pour dire : vous les petits, ne vous désolidarisez pas des puissants, nous avons besoin les uns des autres. En langage clair : faites corps avec vos maîtres, ne vous rebellez pas, ne mettez pas en danger l’ordre établi. Une image qui fait office d’opium du peuple !

Or l’apôtre l’utilise justement à l’inverse, de manière subversive : vous chrétiens, vous n’êtes pas simplement un corps interactif, mais corps du Christ ! Vous vous définissez par l’appartenance à un autre seigneur que ceux du monde : « Nous avons reçu le baptême pour appartenir à un seul corps ».
Le baptême, ce n’est pas ce que nous faisons ou comment nous servons la société, mais ce que nous avons reçu. Ce qui est au centre de la JMP comme de l’Eglise, n’est pas simplement la diversité, pas la valorisation des femmes, pas un intérêt pour des contextes exotiques, pas même leur diaconie. Sinon un tel corps ne fonctionnerait que comme un autre corps social. Pour les chrétiens la seule identité qui compte est la participation à la vie nouvelle en Christ qui doit contaminer, au-delà du corps.

C’est alors seulement que l’apôtre peut expliquer, avec humour, comment chaque partie est nécessaire à chaque autre. Car le baptême donne à chacune et chacun une place dans l’Eglise, que personne ne peut lui prendre, sa place dans la nuée des témoins, et devant Dieu.

Mais là encore, un problème guette, où l’image du corps et des membres est ambivalente : s’il y a des parties différentes du corps, il y a aussi des fonctions. Paul les énumère : apôtres, prophètes, docteurs ; et des dons : de prophétie, d’enseignement, de guérison.

Ceci voudrait-il dire que dans ce corps du Christ, comme dans le monde, les premiers décident et les autres exécutent ? Y aurait-il une partie « tête » plus noble, malgré tout ?

Là encore Paul corrige le malentendu : « Que toutes les parties du corps s’inquiètent de la même façon les unes des autres. Si une partie du corps souffre, toutes les autres souffrent avec elle »

* 3è étape : Mais pourquoi les parties du corps s’inquièteraient-elles les unes des autres, si chacune a sa fonction bien à elle ? Réponse : car elles sont toutes alimentées à la même source. On pourrait ajouter : le sang qui coule dans les veines de ce corps, ce qui l’anime, c’est l’Esprit de Dieu : « Car c’est dans un seul Esprit que nous tous, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit hommes libres, nous avons reçu le baptême…nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit ».
L’Esprit saint est le vrai sujet, qui agit pour transformer tout le corps dans la conformité au Christ. Vous avez bien noté : conformité et non conformisme !

Mais là encore, l’apôtre ne nous simplifie pas la tâche : de quel Christ s’agit-il ? Le Christ asiatique, africain, américain ? Un Christ forgé à notre image ou selon nos désirs ? 

Paul n’y va pas par quatre chemins : le seul Christ qu’il prêche, lui, est le Crucifié. Voilà qui généralement ne plaît pas aux femmes qui y soupçonnent un penchant morbide ou un Dieu violent. Pourtant c’est par là justement que sont renversés les puissants. La « folie de la croix » est contraire à la sagesse du monde qui cherche la gloire, des miracles et des signes extraordinaires.
Car la Croix révèle le véritable être de Dieu comme Dieu livré, vivant et mourant dans la faiblesse de la condition humaine, au plus proche de l’humanité.

Ceux qui comptent à ses yeux, sont les petits, les faibles. C’est le renversement que Marie reconnaît dans son Magnificat, le chant subversif par excellence : il relève les humbles et renvoie les riches les mains vides !

Ce correctif nous est un précieux garde-fou, face à nos propres velléités d’une Eglise qui « réussit ».
Une JMP comme « coup médiatique » serait contraire à la fois à l’esprit des pionnières et de l’Evangile. La quête n’est pas celle d’une visibilité qui « en jette », mais d’un travail endurant et entêté, comme celui de l’artisan, du paysan, le travail lent mais inexorable du levain dans la pâte, qui accepte d’être peu visible, dans la confiance que Dieu agit…

* 4è étape : Mais comment Dieu s’y prend-il dans cette voie d’en bas, pour donner pleine stature aux petits ? Par les « charismes », les dons de l’Esprit. Là encore un malentendu guette : la concurrence entre ministère ou institution, et charismes. L’apôtre ne les met pas en concurrence, mais en parallèle.
Et les charismes que nous prônons tant deviennent chez lui un sujet d’inquiétude, car ils divisent la communauté. 

Là où dans les Eglises les dons et les fonctions servent à l’auto-glorification, Paul apporte un correctif qui renverse tout : « les parties que nous estimons être les moins honorables du corps, nous les entourons d’un plus grand honneur…Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ce qui en manquait ».

L’Esprit opère de la même manière que Dieu à la Croix : la voie du bas, où le plus honorable est renversé et le plus petit élevé. Les femmes de la JMP s’y voient libérées de tout risque de concurrence avec le ministère dans leurs Eglises ou avec d’autres types de charismes : leur prière est ferment d’unité, élevant celles d’en bas vers le Seigneur, chaque personne à sa place et selon ses talents entrant dans le mouvement du corps.

* 5è étape : Mais alors, quelle est l’unité qui fait le cœur de ce corps du Christ ? Un fonctionnement comme une mécanique bien organisée et efficace ?

Voilà qui serait bien étranger à la JMP…et à l’Eglise ! Un corps fonctionnant, voire fonctionnaire, peut n’être qu’une coquille vide, un attrayant emballage, sans plus.
Dieu merci, là encore l’apôtre a vu le malentendu possible, et corrige la perspective : face à toutes les tentations de « grands charismes » et de « grande » Eglise, il finit par dire :
« je vais vous montrer la voie qui surpasse tout ».

Cette voie supérieure, vous en connaissez le nom : l’amour ! L’amour qui vient corriger les envolées narcissiques de ceux qui estiment être plus près de Dieu.

Mais voilà, le mot amour, lui non plus, n’est pas exempt de malentendu ! Et Paul encore corrige, si on sait bien lire le chapitre 13 qui suit. Il ne s’agit pas d’un bon sentiment, mais de combat, de discipline, de résistance, de lutte contre soi-même. L’amour qui « supporte tout, espère tout, croit tout » n’est pas du tout un chapitre pour les mariages ! Il n’y est pas question du sentiment humain, mais de la qualité de l’amour donné en Jésus Christ comme critère et garde-fou contre toutes les velléités et possessivités de l’amour humain.

Voilà un correctif précieux d’une JMP ou d’une Eglise qui reposerait sur de bons sentiments ou la convivialité entre les personnes. L’unité dans la diversité, le cœur du corps, ce qui lui donne vie n’est pas de notre fait. Nous ne créons pas l’amour, nous ne faisons que participer au don toujours réoffert de Dieu.

Et ce fut d’ailleurs l’intuition géniale des pionnières de la JMP : le corps ecclésial, corps du Christ, ne peut se constituer à sa pleine stature que dans le culte et la liturgie, qui nous disent et nous offrent cet amour de Dieu. Et c’est cet amour reçu qui nous pousse, en retour, à partager ce que nous avons reçu, dans le « culte ordinaire » , l’autre facette de la prière : la vie ordinaire. C’est ainsi que je lis la croix de nos sœurs de Papouasie-Nouvelle Guinée : la Croix du Christ porte les éléments vitaux du quotidien : le Christ s’offre pour nourrir et faire vivre les siens dans leur propre quotidien.

Nous pouvons donc rassurer le missionnaire : on peut laisser les femmes prier seules. Elles ont bien compris la grande vocation de la petite parole humaine. La prière n’est pas seulement un appel de Dieu à l’aide, mais aussi le langage qui recrée le monde !
Mais on n’a plus envie de les laisser entre elles ! C’est une bénédiction que leur prière et leur action ne se déroulent pas à côté mais au cœur des Eglises chrétiennes, comme le réseau des nerfs se tissant dans tout le corps pour impulser de nouveaux réflexes, de nouvelles sensations.

Oui, souhaitons que le missionnaire ait raison : que votre prière et votre action, sans aucun doute conduites par l’Esprit de Dieu, soient dangereuses pour l’ordre établi et le fatalisme ! Qu’elles nous poussent, ainsi que nos Eglises, vers une conversion commune, un retournement à Dieu, vers l’unité de l’Eglise-une, corps du Christ-un.