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« Venez, tout est prêt ! »

Méditation – Luc 14,15-24 – JMP 2019
Slovénie
« Venez, tout est prêt ! »

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C’est prêt.
Soeurs et frères en Jésus-Christ – c’est prêt.
Tout est prêt.
La table est dressée. On a mis la nappe brodée des grands jours. On a placé dessus un grand bouquet d’oeillets rouges. Un petit pot de sel au milieu de la table, le sel des marais du village de Piran. Des cruches, remplies de vin, le doux vin de Slovénie, tiré des grappes de Teran.
Le bouillon de boeuf aux quenelles attend sur la cuisinière. Il y a du pain frais, des paniers pleins, pour y être trempé. On a versé dans un bol le persil fraîchement haché, qui sera parsemé sur le bouillon au dernier moment.
Dans le four, le poulet rôti du dimanche et les pommes de terre attendent leur tour.
Sur chaque assiette, un pain d’épice en forme de coeur, un licitar [litsitar], au bon goût de miel. Ils sont couverts d’un glaçage tout rouge, rouge de tendresse. En sucre blanc, on y a tracé des courbes, des rubans, des fleurs.
La potica est encore tiède. Son odeur de noix et de cannelle remplit le salon. Elle sera prête à manger pour le dessert.
Oui, c’est prêt ! Tout est prêt.

Et il n’y a personne.
La table est vide.
La maison est vide.
Le festin refroidit doucement. Il n’y a personne pour le manger.
Les fleurs se fanent lentement dans leur vase. Il n’y a personne pour les admirer.

Pourtant, l’homme de la maison avait tout organisé, tout prévu.
Les lettres d’invitation sont parties à temps.
Les invités ont pu noter la date du festin : personne n’a été pris par surprise.
Les invités savent bien la date du festin.
Mais ils connaissent aussi l’homme de la maison.
Peut-être qu’ils le connaissent trop bien.
Peut-être qu’ils le connaissent si bien qu’ils n’y font plus attention.
Notre bonhomme fait partie des meubles.
Son amour fait partie des meubles.
Son invitation se fond dans le décor. Elle a disparu entre la déclaration d’impôts à remplir, la liste des courses, l’abonnement au cinéma et le ticket du pressing.

Mais de toute manière, ce n’est pas bien grave si on n’y va pas.
Il est bonne poire, notre bonhomme !

Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain. Quand on aura le temps.
On va lui envoyer un petit mot d’excuse – d’ailleurs, on a de bonnes excuses.
Des choses importantes à faire.
Des choses plus importantes que notre ami.
Des choses plus importantes que son amour.

Son amour, qui nous est devenu si familier.
L’amour de Dieu, qui se fond si bien dans le décor de nos vies.
Notre Dieu fait partie des meubles.
Il est devenu si familier. Tellement familier qu’on l’oublie.
Comme s’il n’avait pas de volonté propre.
Comme s’il n’avait pas de vie propre.
Comme s’il n’avait rien à demander, comme s’il n’avait qu’à nous attendre.

Mais voilà, Dieu n’est pas un self-service.
Il n’attend pas les clients derrière son comptoir, jusqu’à ce qu’on pousse la porte et qu’on vienne choisir ce qu’on a envie de manger, avant de repartir.
Et Dieu n’est pas un livreur de pizzas.
Il ne nous laisse pas bien au chaud chez nous, venant jusqu’à notre porte pour nous apporter exactement ce que nous avions commandé, sans que nous ayons besoin de nous déranger.

Dieu n’est pas là pour notre plaisir.
Dieu n’est pas là pour notre confort.
Et Dieu ne s’adapte pas à nos agendas. Il n’attend pas.

« C’est prêt ! Maintenant, c’est prêt. Déjà, c’est prêt. »
Il n’y a pas le temps d’attendre.
Dans le temps de Dieu, dans ce temps qui n’est pas le nôtre, tout est déjà prêt.
Le salut de Dieu est prêt.
L’amour de Dieu est prêt.
Et cet amour ne veut pas refroidir. L’amour de Dieu ne veut pas refroidir.
C’est maintenant, ou jamais.

Et voilà que les invités – qui connaissaient la date ! – ne viennent pas.
Ils ne saisissent pas l’urgence de l’amour de Dieu.
Ils ne voient pas la blessure de l’amour de Dieu.
Ils sont aveuglés par le travail, la famille, les affaires courantes, tout ce qui grignote lentement leur temps, tout ce qui dévore doucement leur amour.
Comme le festin qu’ils laissent refroidir – doucement.
Comme les fleurs qui peuvent bien se faner – discrètement.

Le maître n’attend pas.
Le maître ne veut pas que son amour refroidisse.
Il a lancé les invitations, et ce n’est pas pour rire. Ce n’est pas juste pour faire plaisir à ses amis, pour leur rendre la vie plus confortable, le jour où ils voudront bien venir, le jour où leur agenda leur en laissera le temps.
Le maître n’est pas confortable.
Dieu n’est pas confortable, puisqu’il est amoureux.
Puisqu’il veut remplir sa maison.

Notre Dieu ne veut pas rester seul.
Depuis les siècles des siècles, notre Dieu est un Dieu d’amour, qui ne veut pas garder le ciel pour lui tout seul.
Depuis les siècles des siècles, il a préparé le repas de son Royaume, pour que des hommes viennent s’y installer. Pour que des êtres humains viennent y faire la fête avec lui.

Mais les invités, les premiers invités ne viennent pas.

Alors l’amour du maître appelle d’autres convives.
Venez ! Venez, tous ceux qui traînent dans les rues, ceux qui ont le temps, tous ceux qui n’ont pas d’agenda, puisque de toute manière, ils n’ont pas de vie. Venez, tous ceux qui n’ont pas de vie, tous ceux qui veulent bien qu’on les aime, les SDF, les malades, les handicapés.
Venez ! Venez aussi, ceux des campagnes, ceux qui vivent au loin, qui ne connaissent pas encore le maître, ceux qui ne l’ont jamais connu, ceux dont il n’a jamais été l’ami – il veut vous aimer.
Il ne veut pas que son amour refroidisse.
Il ne veut pas rester seul.

Le temps de Dieu est le temps de l’amour.
Un amour qui nous invite à tout planter là, pour venir, pour courir au repas.
Un amour qui nous presse, qui nous cherche, qui ne nous laisse pas à notre confort.
Un véritable amour, l’amour d’un Dieu blessé, blessé d’être rejeté, refusé, cantonné au décor.

« Venez ! C’est prêt, c’est prêt maintenant. »
Le repas est sur la table.
Les licitar attendent les convives, coeur rouge déposé là pour chacun, signe d’amour et de tendresse.
La potica attend, elle aussi. En Slovénie, elle représente la couronne d’épines, la couronne d’épines de Jésus. On la prépare le Samedi Saint. On la laisse dans un
panier jusqu’au jour de Pâques. On la porte alors à l’église pour qu’elle soit bénie, avant d’être mangée.
Couronne d’épines, devenue un gâteau. Amour poussé jusqu’à la mort, amour supplicié, devenu la joie d’un dessert, la douceur de Pâques.

Le repas auquel Dieu nous convie n’est pas un déjeuner banal.
Il est lesté du poids de son amour.
C’est un repas bien doux à notre palais, un festin joyeux.
Mais il en a coûté au maître pour nous le préparer.
Dans son repas, Dieu a engagé sa vie.
Dans ce repas, Dieu a déposé sa vie, toute sa vie divine.

« Venez », dit notre Dieu. « Je vous en prie, venez ! »
« Venez. » Dieu nous supplie. Dieu nous prie.
Ô Dieu de Jésus-Christ, notre Dieu blessé d’amour.

Nous n’avons rien d’autre à faire que de tout laisser là.
Tout laisser là.
Entrer dans le temps de Dieu,.
Vivre au rythme de son amour.
« Venez ! » Dieu appelle.
Le maître attend notre réponse : « Oui ! oui, je viens. »
Le maître attend notre « Amen ! »